Lettre ouverte du Docteur Jean-Robert Rabanel

Lettre ouverte du Docteur Jean-Robert Rabanel, Responsable thérapeutique du Centre Thérapeutique et de Recherche de Nonette Président du RI 3 (Réseau international des institutions infantiles) à Madame Marie-Arlette Carlotti, ministre déléguée aux Personnes handicapées, à propos du troisième plan autisme.

Madame la Ministre,

Le Troisième plan Autisme s’appuie sur des arguments qui ne correspondent pas à la réalité de ce qui se pratique dans les institutions médicosociales et de pédopsychiatrie.

Ce plan ne contribue pas à pacifier la situation en favorisant une partie aux dépens de l’autre. Il sème la discorde et entretient les divisions. Il favorise abusivement une partie plutôt qu’une autre. Il est à l’envers de la politique que l’on pouvait attendre d’un gouvernement socialiste.

Il est en particulier erroné de dire que depuis quarante ans la prise en charge de l’autisme, en France, a été dans les mains de la pédopsychiatrie et tout spécialement de la psychanalyse et, qu’au regard des résultats, il n’est que justice de donner sa chance à des méthodes éducatives. Prendre appui sur cette fable diffusée par certaines associations de parents extrémistes est grave. La réalité est que depuis trente ans, la psychanalyse n’est plus la référence des psychiatres qu’elle a pu être dans les années 1960-70. Dans quel but désigner les psychanalystes comme bouc émissaires ?

Quel a été le coût des cliniciens formés à la psychanalyse dans les prises en charge des enfants autistes et de leurs familles depuis 40 ans ? La volonté politique de ce plan prend-elle, sérieusement, en compte les conséquences économiques pour les collectivités et pour les familles que cette substitution entraînera ?

Ne craignez-vous pas de défaire ce que le mouvement des solidarités, après-guerre, avait construit en créant ces institutions ? C’est une douloureuse surprise de voir un gouvernement socialiste aller plus avant que les réalisations du gouvernement précédent à contre-courant de la solidarité.

Que devient la possibilité des parents d’exercer leur libre choix de ce qu’ils considèrent être le mieux pour leur enfant ?

Quel sens peut bien avoir ce passage autoritaire d’un soi-disant tout psychiatrique à maintenant un tout éducatif ?Tout le monde comprendrait que, dans ce changement de cap, le plan se réfère à la HAS, mais ce n’est le cas. La HAS avait refusé les 3i, mais elle n’avait pas interdit la psychanalyse. Ce plan va plus loin que la HAS, au profit de MM. Fasquelle et Rouillard pour servir des thèses extrémistes. Cela est inquiétant.

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Le 2 juin 2012, l’ACF-Massif-Central organisait à Tulle, avec l’Institut Psychanalytique de l’Enfant, un forum pour l’abord clinique de l’autisme. Ce Forum s’est tenu, grâce à la bienveillance de Monsieur François Hollande, salle Corrèze à l’Hôtel du Département « Marbot ».

Il réunissait de nombreux praticiens d’institutions corréziennes du médico-social et de pédopsychiatrie. Ils ont dit leur inquiétude devant un projet de loi qui visait à l’époque à interdire la psychanalyse et les pratiques voisines dans l’accompagnement des enfants autistes et de leurs familles. La Haute Autorité de Santé elle-même, après avoir invalidé ces pratiques, hésitait, faisant le constat que cette question excédait ses strictes compétences scientifiques et objectives car elle met en jeu la dimension humaine et subjective.

Ces professionnels ont témoigné de la variété de pratiques attachées à la dimension du cas par cas. Ils ont dit l’intérêt qu’ils voyaient à offrir aux sujets qui leurs sont confiés un choix de méthodes différentes.

Les méthodes éducatives n’ont jamais été exclues des prises en charge. Nous ne demandions pas le choix d’une méthode aux dépens d’une autre, mais un juste équilibre dans la répartition des pratiques cliniques et des pratiques éducatives, certains enfants prenant appui plutôt sur les unes que sur les autres.

Il n’y a pas une réponse aux difficultés des enfants et des adultes autistes, car l’autisme n’est pas un. L’autisme est divers, chaque cas est singulier.

Nous considérons qu’il est du devoir du service public d’offrir aux enfants, aux adultes et à leurs parents l’accompagnement qui convient le mieux à leur cas particulier.

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Je regrette que, dans le plan, il ne soit fait état du travail fait dans des institutions qui se réfèrent au discours analytique autrement que pour indiquer qu’elles ne seront peut-être plus subventionnées.

Permettez que je dise un mot de l’institution de Nonette dont je suis, depuis 1973, le responsable thérapeutique et dont le Directeur est Jean-Pierre Rouillon.

Le Centre Thérapeutique et de Recherche de Nonette accueille des enfants, des adolescents et des adultes psychotiques et autistes qui vivent de façon civilisée grâce à l’apport du discours analytique.

Le Centre est constitué de trois établissements :

  • un I.M.E qui accueille 24 enfants et adolescents.
  • un Foyer occupationnel qui accueille 10 adultes.
  • un Foyer d’accueil médicalisé qui accueille 10 adultes.

La moitié des personnes accueillies sont autistes ou présentent des troubles autistiques.

Depuis les années 1970, le Centre accueille des personnes présentant d’importants troubles de la personnalité qui, suite à une prise en charge en pédopsychiatrie, doivent bénéficier d’une prise en charge institutionnelle au long cours. C’est dans ce cadre que nous accueillons, depuis les années 1990, des sujets autistes. Nous avons accueilli ces enfants sur demande des organismes de tutelle. Plusieurs des enfants qui nous ont été adressés par les CDES, puis la MDPH, ont bénéficié de traitements éducatifs et scientifiques, n’ayant pas donné les résultats escomptés. Nous les accueillons ainsi parce que les traitements éducatifs ont été des échecs.

L’accompagnement des sujets se fonde avant tout sur la rencontre et sur la relation avec l’autre. C’est en maintenant la prise en compte de la particularité de chaque sujet que nous construisons un accompagnement qui respecte la dimension subjective de chacun, aussi bien celle des résidents que celle de leurs parents. La référence à la psychanalyse permet d’élaborer et de mettre en œuvre l’accompagnement des sujets en maintenant sans cesse au travail la question de l’éthique. C’est aussi à partir de cette dimension que nous dialoguons avec les tutelles dans le but de faire reconnaître et respecter la créativité de chacun des sujets que nous accueillons.

Le Centre est géré par une Association que préside un collègue de Lyon, Jacques Borie.

Nous ne possédons pas de moyens considérables et la référence au discours analytique permet aux éducateurs de s’orienter dans la vie quotidienne en respectant les choix du sujet ainsi que ceux de ses parents. Cela n’est possible qu’en prenant le temps d’élaborer patiemment le parcours propre de chaque sujet. C’est à partir de ce travail qu’un tempérament peut être apporté aux

diverses manifestations de l’agressivité, qu’il s’agisse des automutilations ou bien des passages à l’acte.

Au fil des ans, nous avons été surpris par les capacités d’invention et de création de ces sujets qui ont pu trouver un style de vie les mettant à distance de ce qui les envahit et les ravage.

L’accompagnement au quotidien des autistes constitue un des points essentiels de la pratique clinique au CTR de Nonette.

La logique de l’autiste est d’éviter l’autre. La rencontre avec ce dernier est source de violence, difficile et délicate à arrêter. Dès le surgissement de l’objet, l’agressivité se déchaine. Les réponses habituelles en terme de maîtrise, d’interdit, ne conviennent pas. Il faut trouver d’autres types de réponses, écarter le sujet autiste de la pulsion de mort à l’œuvre. Introduire des écarts, aménager des abris à chacun des sujets qui en donnera une indication, permet d’obtenir un un certain résultat.

Vouloir pour l’autre doit laisser place à la recherche et à la découverte de la logique du cas, pour la dégager, et la privilégier pour s’en servir comme point d’appui de l’accompagnement.

Pour trouver un contact avec le sujet, il est préférable de se positionner en deça de lui plutôt qu’au-dessus de lui et de valoriser son invention. C’est s’accorder à lalangue du sujet. Faire moins bien que lui. Valoriser ce que le sujet fait non pas par générosité d’âme, mais parce que ça pourrait être pire. C’est l’enseignement de Lacan qui invite à considérer dans le symptôme une part d’invention.

Cette clinique abat les recettes, les conformités, les tous pareils. Elle fait la place au singulier déroutant, insolite, imprévu, aux mots esquissés, bredouillés, aux sons étouffés, triturés, torturés, aux ratures, au vivant. Des bricolages à partir des bouts de lalangue du sujet, la position analytique lui permet d’accuser réception de la souffrance, de soutenir et, peut être plus que tout, de reconnaître le dire du sujet autiste.

Ces conditions permettent d’apprendre leur langue singuliére pour leur offrir une vie digne avec leur symptôme.

Pour obtenir des résultats, il faut du temps, du savoir-faire des éducateurs et du travail analytique. L’expérience clinique auprès de ces sujets, l’élaboration des questions cliniques rencontrées permettent de dessiner des voies nouvelles pour prendre soin de ces sujets et les accompagner dignement. Les résultats d’un traitement par la psychanalyse d’orientation lacanienne sont civilisateurs pour les sujets autistes et psychotiques.

Aujourd’hui, ce qui permet de mesurer la réalité de ce parcours, c’est le témoignage que nous apportent les personnes qui viennent visiter Nonette. Ce qui les marque tous, au un par un, c’est la façon dont chaque résident leur réserve un accueil authentique.

Je vous propose, Madame la Ministre, de venir voir comment on vit dans ce lieu.

Avec le Directeur, nous serons heureux de vous accueillir. Soyez assurée, Madame le ministre, de ma considération.

Nonette, le 7 mai 2013.

Centre Thérapeutique et de Recherche de Nonette – A.G.C.T.R.N – 63340 NONETTE Institut Médico-Educatif – Foyer Occupationnel – Foyer d’Accueil Médicalise

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A propos LaMàO1

« La main à l’oreille » a été créée par des parents et amis de personnes autistes, avec pour objectif de promouvoir une approche qui prenne en compte leur subjectivité et accueille leurs inventions. Nous considérons qu’une place doit être faite, dans la Cité, au mode d’être autistique, sans se référer à une norme sociale ou comportementale. Dans l’éventail de leurs expressions, les autistes nous montrent qu’aucune personne autiste n’est pareille à une autre, comme il en est pour tout un chacun. Ils confirment ainsi que l’autisme, inséparable de la personne, ne la résume pas. Nous souhaitons en témoigner dans notre association.
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Un commentaire pour Lettre ouverte du Docteur Jean-Robert Rabanel

  1. Bruno Jean PALARD dit :

    Bonjour LMàO,

    Y-a-t-il eu réponse de la ministre ?

Les commentaires sont fermés.