Une passante qui vous veut du bien

Une passante qui vous veut du bien

Par Mireille Battut

Hier, j’ai failli avoir un accident, et ce traumatisme a eu l’effet inattendu de me permettre de débloquer une série d’événements qui était restée coincés en attente d’interprétation.

Tous les matins, après avoir déposé Georges à l’école, je conduis Louis à la Fondation Vallée où il est accueilli 4 jours par semaine. Le seul endroit où je puisse me garer est à un croisement de deux rues en sens unique, sur un emplacement qui me contraint à mordre à moitié sur un passage piéton. Alors que j’étais en train de calibrer au millimètre l’espace qui me permet d’ouvrir la portière entre les plots, j’entends qu’on donne un grand coup sur le hayon arrière, pour me faire stopper. C’est une maman avec sa toute petite fille, qui empruntait le passage piéton, juste derrière la voiture. Elle m’engueule copieusement. Je me ratatine dans mon siège. Je suis acculée. L’horreur de ce qui aurait pu arriver m’envahit. Mais je ne peux plus ni avancer ni reculer, car tout à coup, il y a des piétons et des poussettes partout. Avec un sentiment de profonde indignité, je finis tout de même par sortir Louis de la voiture pour l’accompagner.

Normalement, c’est un moment que nous adorons tous les deux. La rue est en pente. Louis est l’organisateur. Il prend d’abord le temps de me sentir placée à ses côtés, juste un pas derrière pour lui laisser l’initiative. Il s’assure de ma disponibilité à le suivre dans son inspiration du moment : va-t-il descendre tout doucement, presque sur la pointe des pieds, en scrutant les bords du trottoir, ou bien au contraire dévaler d’un seul coup, sans s’arrêter, pour sentir le vent dans ses joues… Il sait que s’il accélère, je vais lui courir après en grondant et il en rit d’avance. Parfois, il s’arrête pour inspecter la plaque d’égout ou tapoter le réverbère, pour que ça dure un peu plus. Une fois que j’étais particulièrement bien disposée, il m’a fait la totale : une boucle vers le jardinet du centre thérapeutique, puis un tour vers le gymnase et le pavillon de l’école comme s’il voulait me présenter les trajets qu’il effectue dans la journée, puis retour vers l’escalier de l’administration, vérifiant chaque fois d’un bref coup d’œil que je l’accompagnais bien dans sa fantaisie. Aussi, en arrivant à l’accueil, ce jour-là, nous étions essoufflés tous les deux. Pendant que j’expliquais en rigolant à son éducatrice qu’on avait fait des boucles, Louis était déjà entré avec la ferme intention de poursuivre le jeu à l’intérieur. Il paraît qu’il monte parfois à l’étage où se trouve le bureau de rendez-vous où nous faisons les réunions de synthèse, en appelant Maman.

Aujourd’hui, rien de tout ça. Pas de complicité. Je suis tétanisée par l’événement qui a manqué de se produire. Louis l’a immédiatement compris et il est parti sans m’attendre. Je me dépêche de le rattraper dans le sas d’entrée et je me contente de le déposer façon service minimum, en me demandant comment je vais affronter la journée de travail. L’équilibre précaire de ma construction quotidienne se craquelle. En sortant de l’institution, je LA vois, la maman dont j’ai failli toucher la fille, sur le trottoir d’en face. Il faut que j’aie le courage d’aller lui parler. Et voilà que c’est elle qui traverse en ma direction, pour me dire que… elle s’excuse. Elle a juste eu peur. Je vous vois tous les jours me dit-elle. Ca ne doit pas être agréable de se faire engueuler. Je suis du quartier, pourquoi vous obstinez vous à venir par cette rue ? Elle me conseille de prendre une rue plus loin et de tourner dans la ruelle, où je trouverai des places, et des bateaux, pour m’arrêter cinq minutes. Je suis tout juste capable de bredouiller un remerciement, tant il est vrai qu’une rencontre avec une personne qui vous veut du bien est une expérience déstabilisante.

Elle me voit tous les jours et elle me considère avec sympathie. Sans doute nous a-t-elle observés en train de faire nos boucles ? Et voilà que justement, elle me propose une nouvelle boucle pour garer ma voiture. Dans l’énorme ébranlement qui a failli m’emporter, je dois à une passante d’avoir retrouvé une évidence toute simple : la ligne droite peut vous mener à un cul de sac, tandis qu’une sinuosité peut vous sauver la mise.

Epilogue

Après quelques tâtonnements et fausses routes, j’ai fini par trouver le chemin qu’elle m’indiquait. Je l’aperçois quelques jours plus tard, qui descend en fumant. C’est bien elle, perchée sur ses bottes pointues avec son petit air de titi parisien. Cette fois-ci je suis bien décidée à la remercier fermement. Ah ! me dit-elle, je suis bien contente,  j’entendais les autres protester contre vous mais je me disais en moi-même que vous n’aviez pas trouvé d’autre solution.

Depuis, je la revois souvent, je capte maintenant les conversations qu’elle échange avec d’autres parents. Le voisinage est habité, dorénavant pour moi.

Louis et moi sommes occupés, quant à nous, à réinventer des variations sur notre nouveau trajet.

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A propos LaMàO1

« La main à l’oreille » a été créée par des parents et amis de personnes autistes, avec pour objectif de promouvoir une approche qui prenne en compte leur subjectivité et accueille leurs inventions. Nous considérons qu’une place doit être faite, dans la Cité, au mode d’être autistique, sans se référer à une norme sociale ou comportementale. Dans l’éventail de leurs expressions, les autistes nous montrent qu’aucune personne autiste n’est pareille à une autre, comme il en est pour tout un chacun. Ils confirment ainsi que l’autisme, inséparable de la personne, ne la résume pas. Nous souhaitons en témoigner dans notre association.
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