La tétine et la petite souris

La tétine et la petite souris

Par Mireille Battut

Ca y est, à une semaine d’écart, la première quenotte de Louis, puis celle de Georges sont tombées. Hier, la petite souris est passée, pour mettre un cadeau à chacun. Quand Georges a vu le livre cartonné de Louis, il a réclamé d’en avoir aussi un de la même série, bien qu’il lise déjà couramment des livres beaucoup plus difficiles. Papa a fait remarquer que Georges et Louis sont assez grands, et qu’il faut maintenant abandonner la tétine la nuit.

Georges a dit oui tout de suite, car il tient énormément à la considération de son père. Louis n’a rien dit. Au moment de dormir, Georges a fait une grosse colère, puis il a consenti à essayer au moins cette nuit, et… il s’est endormi comme un bébé. Louis a plutôt mal dormi, mais il n’a rien dit. La nuit suivante, Georges a refait sa colère, puis il n’y a plus pensé. C’était fini.

Depuis une semaine, il n’y a plus de tétine à la maison. Georges est très fier d’avoir réussi à s’en passer. Louis ne dit rien, mais il semble plus nerveux le jour, plus inquiet le soir. L’angoisse s’insinue doucement, de jour en jour, quand le moment de monter au lit approche. Puis, l’autre nuit, alors qu’il était allongé depuis plusieurs heures, sans réussir à trouver le sommeil, à trois heures du matin, il a commencé à pleurer à chaudes larmes. J’ai essayé de le consoler. Alors que je retournais dans ma chambre, il m’a suivie en trainant sa couette, avec l’intention de s’installer dans mon lit. Je me suis mise à chercher frénétiquement s’il n’y avait pas une tétine oubliée quelque part dans la maison. J’ai fini par en trouver une, que j’ai fait bouillir, et j’ai pu enfin le soulager. Mais comme la tétine était vraiment en mauvais état, je l’ai jetée au matin, en me disant que j’allais en acheter une neuve. Et j’ai oublié. Aussi, la nuit suivante, quand il s’est réveillé, une nouvelle fois à trois heures du matin, je n’avais rien à lui offrir et comme je refusais qu’il aille encore occuper mon lit, il a commencé à se taper violemment contre le mur, à se tordre en hurlant sous l’effet d’une douleur atroce, à balancer hors de lui les jambes et les bras dans tous les sens. J’ai découvert que nous avions jusqu’ici été préservés de cette souffrance extrême, insupportable. Je suis restée dans sa chambre, allongée à côté de lui, et après longtemps, il a fini par se calmer. Il était presque l’heure de se lever.

Ce jour-là, je rencontrais une autre maman, qui m’a confié qu’elle avait résisté longtemps, avant de se résoudre à administrer une dose de Risperdal à son fils, pour qu’il puisse enfin dormir. Elle avait été convaincue quand elle avait entendu une autre maman lui dire que son fils ne pouvait autrement apaiser sa souffrance. Cela m’a fait un électrochoc. Comment ! alors Louis a eu la chance jusqu’à présent, de bénéficier d’un bon sommeil, sans doute facilité par sa proximité à Georges, voilà que je gâche cette contingence miraculeuse, par entêtement, ou par inattention ?  J’ai racheté une tétine, avec un joli boitier.

J’ai montré à Louis le nouveau boitier, je lui ai dit qu’il pourra le prendre dans le tiroir à sa disposition, tant qu’il en aura besoin. Au moment de monter se coucher, il est allé chercher dans le tiroir, avec beaucoup de sérieux, il s’est couché tout seul, et il s’est endormi immédiatement, pour me témoigner sa gratitude.

Georges a un peu protesté. Ah non, ça n’est pas juste. Louis ne doit plus avoir de tétine. Je lui ai alors expliqué que Louis en a encore besoin, et que Papa comprend bien cela. Il fait une différence entre Louis et Georges. D’ailleurs, peut-être que Georges pourrait bientôt avoir sa propre chambre, pour montrer qu’il a grandi. Georges a répondu que oui, il est différent de Louis, mais que pour le moment, il est content de dormir dans la même chambre.

****

Georges a parfaitement compris la parole du père : un objet doit être supprimé comme condition pour grandir. Il sait comment en faire usage pour les prochaines étapes. Mais Louis ?

Pour Louis, la tétine est un bouchon, qui lui permet de s’endormir tranquillement en étant assuré qu’une partie de lui-même ne va pas s’échapper par inadvertance. Cet élément quasi corporel lui était tellement naturel qu’il y prêtait peu attention ; il y semblait peu attaché, ça n’était pas un doudou ni un objet consolateur. D’où ma présomption, à tort, qu’il s’en passerait sans trop de difficultés. Pour nous parents, il était plus facile de faire arrêter les deux enfants ensemble. Cependant, alors que Georges a manifesté immédiatement le manque ressenti, chez Louis en revanche, c’est un effet de privation qui s’est insinué progressivement, jusqu’à envahir son corps, et que ça le déborde. 

Lors de la fameuse nuit de crise, où Louis était littéralement hors de lui, il y a eu plusieurs enchainements qui ont conduit in-fine à une transformation essentielle dans son rapport à l’objet. La privation l’amène d’abord à tenter d’occuper mon lit, puis, en désespoir, à se coller à moi. Mais il accepte l’échange avec la tétine. Aussi, quand je lui présente la nouvelle tétine dans un écrin, il la reçoit enfin comme un objet en remplacement de ce qui lui manque, et non plus comme un morceau de lui. Les jours suivants, l’accès à la tétine, dans son tiroir, au moment du coucher, n’allait pas sans une certaine fébrilité. Allait-il la retrouver ?  On peut considérer à partir de là qu’il y a naissance d’une forme d’angoisse, qui n’existait pas auparavant. L’angoisse est infiniment préférable à la privation, car elle n’est pas sans objet. En apprenant à gérer et organiser son angoisse, Louis apprend à grandir.

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