Petit traité d’Antoinologie, extraits

Petit traité d’Antoinologie

Par Marie-Annick Letout

Extraits

 L’AVS, entre la chèvre et le chou

Le travail de l’AVS sur le terrain varie selon l’enfant qui est à sa charge. L’aide à apporter est entièrement à concevoir à partir des difficultés spécifiques de celui-ci. (…) Pour chaque enfant, il y a un travail différent avec l’AVS, qui doit s’adapter au mieux aux besoins du petit élève mais aussi aux symptômes de l’enfant, tout en veillant au respect des demandes de l’enseignant. (…) Mot d’ordre : ne jamais renoncer, ménager la chèvre et le chou, avoir la souplesse d’un chat et la sagesse d’un vieux singe…

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Le cahier de brouillon ou le cahier des idées embrouillées

Ratatouille a disparu (…), rangé dans le cahier de brouillon, que je lui avais donné pour être «le cahier des idées embrouillées» quand il m’a demandé ce que signifiait le mot «brouillon». Nous développerons pendant les journées de classe, une utilisation spéciale du cahier de brouillon, comme d’une sorte de placard où l’on rangerait les choses embarrassantes, ce qui dérange et ce qui parasite.

Antoine a parfois des colères pour lesquelles il ne sait trouver ni cause, ni destinataire; «c’est une colère blanche», me dira-t-il une fois – alors qu’il était devenu tout rouge. Pour trouver une voie de dégagement aux colères blanches que les mots ne parviennent pas à pacifier, je m’empare du cahier de brouillon et j’y dessine un bonhomme puis je propose à Antoine : «Gribouille-le si tu veux, celui-là il est moche et vilain, tu peux passer ta colère sur lui». Une fois le gros bonhomme disparu sous d’énergiques gribouillages de différentes couleurs, le petit bonhomme se calme…

Un jour d’excitation extrême due au carnaval de l’école, événement trop dur à gérer pour Antoine malgré son envie d’en profiter, le cahier de brouillon a recueilli ce texte qu’il m’a dicté en termes précis et qu’il a intitulé «Tout m’embête» :

La lumière s’éteint quand Antoine l’allume.
L’eau remonte dans le robinet quand Antoine veut prendre son bain.
Le dentifrice retourne dans le tube quand il veut se brosser les dents.
Quand Antoine veut regarder un film, c’est le film qui le regarde. Il prend sa place, il se déguise en Antoine. On ne peut plus voir la différence, il est pareil, identique.
A l’école, quand Antoine tape dans le ballon, le ballon revient et tape dans Antoine.
Ne pas défiler devant les autres classes au carnaval sous prétexte qu’on est en CM2, ça l’embête.
Quand Antoine menotte les autres avec ses menottes de déguisement de policier, ce sont les autres qui menottent Antoine.
Quand Antoine veut taper sur les touches du téléphone, c’est le téléphone qui tape sur Antoine.

Ce texte est resté pour moi un sujet d’interrogations constantes sur le rapport d’Antoine aux autres et aux objets : les autres comme des objets qui parlent au milieu d’un monde menaçant ?

Un jour, la maîtresse est venue s’asseoir à la table d’Antoine et a pris le cahier de brouillon pour l’examiner. Antoine s’est tourné vers moi et a énoncé, une main à plat traversant l’air devant lui, un très  catégorique «On est foutu!». Heureusement nous n’étions pas foutus, mais le cahier de brouillon avait perdu sa vertu de débarras pour les idées désagréables ou embrouillées. Nous en avons institué un autre, protégé par mon nom en couverture (avec nos noms à l’intérieur), ainsi mis à l’abri de tout contrôle extérieur.

Une complicité inattendue est née, grâce à nos efforts réciproques pour équilibrer notre relation, Antoine tentant de s’expliquer, et moi tentant de le comprendre, à quoi s’ajoutent nos efforts conjoints pour imaginer des solutions pour rendre le quotidien à l’école plus acceptable, moins bancal, en le ponctuant par des choses qui ne sont certes pas scolaires mais qui redonnent du souffle pour travailler.

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Les spaghetti bolognaise et le génie du miroir 

Un jour, il y avait sans doute eu des spaghetti bolognaise à la cantine, et lorsque je suis arrivée en début d’après-midi, j’ai vu Antoine avec une grosse tache de sauce tomate sur la joue. Je le connaissais assez pour savoir qu’il était inutile de le lui dire, mais je ne voulais pas le laisser monter en classe comme ça.

Je l’ai donc invité à me suivre et une fois devant le miroir de l’armoire à pharmacie des toilettes des petits, je l’ai perché sur un petit tabouret, devant moi, et je lui ai dit : « Regarde, tu as une tache de sauce tomate, il faut l’enlever ! ». Je lui ai laissé quelques secondes, mon étonnement grandissant. Je voyais Antoine balayer du regard nos deux visages, de manière indifférenciée, cherchant la fameuse tache aussi bien sur mon visage que sur le sien. J’avais dans ma poche mon tube de stick à lèvres ; sans beaucoup bouger, je l’ai sorti et j’ai tracé le contour de son visage, puis le mien, en énonçant à haute voix : « Là c’est Antoine, et là c’est Marie-Annick! ». Surpris à son tour, il a poussé des cris ravis, a repéré en une seconde la tache, l’a effacée d’un revers de manche mouillée, s’est amusé à se décaler de son contour de visage tracé sur le miroir pendant que je commentais : « Ah oui, mais c’est toujours Antoine, il n’y a aucun doute! ». La cloche a sonné et il a disparu.

Le temps de nettoyer le miroir, je l’ai rejoint en classe, où il chantonnait joyeusement.

Il m’a tendu ma chaise, et a ponctué son geste d’un très officiel: « assieds-toi Marie-Annick », avant de se mettre au travail… Je réalisai alors que c’était la première fois qu’il m’appelait par mon prénom. Sa bonne humeur a tenu tout l’après-midi. J’avais l’impression curieuse de lui avoir rendu un grand service en jouant un petit jeu de rien.

Les surprises, avec Antoine, étaient à la fois mystérieuses et ravissantes…

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Les bananes plantain du Professeur Tournesol

Nous avions parfois des conversations où l’on semblait avoir convié quelque chose du Professeur Tournesol:

–Comment on fait pour faire cuire des bananes plantain?
–On les fait cuire à la poêle, je crois.
–On enlève les poils? Mais tu racontes n’importe quoi Marie-Annick!
Ou encore, en cours d’histoire:
–C’est quoi ce truc pour dire « va-t’en Satan »?
–Vade retro, Satanas!
–Va dans le métro, Satanas? Non mais je ne te crois pas tu sais!!! Il n’a rien à faire dans le métro!
Réfléchis un peu, voyons!

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Faire la paix avec le bizarre

Lors d’une de nos discussions, Antoine, fier et amusé, m’avait dit de mon travail à ses côtés: « en fait, tu fais de l’antoinologie!« . C’est drôle, c’est un jeu de mots, mais c’est ça! Antoinologue toujours en position d’apprentie, je lui laisse la tâche de m’apprendre à m’occuper de lui. L’avantage, c’est que grâce à sa spontanéité légendaire, beaucoup de messages ont le mérite d’être clairs! (…) Grâce à la psychanalyse, je peux faire la paix avec le bizarre. (…) Les petites créations de tous les jours sont vues sous l’angle de mon orientation par la psychanalyse, de même que les conflits, les comportements inadaptés, ou les crises qui peuvent survenir n’importe quand. C’est ce qui me permet de me détacher d’une position d’éducatrice ou d’enseignante bis auprès d’Antoine – positions pour lesquelles je ne suis pas formée et qui ne correspondent pas non plus à la façon dont j’ai envie de m’inscrire auprès de lui Je veux qu’il reste pour moi un enfant sujet avant toute chose.

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A propos LaMàO1

« La main à l’oreille » a été créée par des parents et amis de personnes autistes, avec pour objectif de promouvoir une approche qui prenne en compte leur subjectivité et accueille leurs inventions. Nous considérons qu’une place doit être faite, dans la Cité, au mode d’être autistique, sans se référer à une norme sociale ou comportementale. Dans l’éventail de leurs expressions, les autistes nous montrent qu’aucune personne autiste n’est pareille à une autre, comme il en est pour tout un chacun. Ils confirment ainsi que l’autisme, inséparable de la personne, ne la résume pas. Nous souhaitons en témoigner dans notre association.
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