Passeurs à contre temps

Passeurs à contre temps

Par Laurence Vollin 

Il y a seize ans naquit ma fille Anne-Laure. Handicapée par des troubles autistiques et un retard psychomoteur, le langage des mots s’avéra vite inaccessible et le demeure.

Prise en charge dans différents centres spécialisés, il fallut trouver les mots pour la dire et susciter des rencontres où s’entendent ces mots-là.

D’en dire puis d’en écouter, la bascule s’est avérée naturelle et j’ai choisi de reprendre à travers mes mots, ceux des éducateurs, thérapeutes et stagiaires qui tous les jours écoutent d’une oreille attentive les dires des enfants sans mots, mais pas sans langage !

Ainsi, il s’est agit pour moi, d’inverser ma position antérieure qui consistait à évoquer ma fille et ses relations aux autres, pour choisir de m’insérer au milieu de ces « autres » et d’entendre, à travers des interviews organisés, une parole qui leur est singulière.

Dans le parcours des personnes que j’ai rencontrées et qui m’ont fait part de leur cheminement jusqu’au centre spécialisé de ma fille, il y a bien souvent une trace, un désir qui surgit, révélation de ce reste d’une histoire inscrite un jour, par un être différent, en difficulté physique ou psychique.

Et puis il y a ce quelque chose d’indescriptible qui s’annonce lors d’une rencontre inattendue, souvent un vécu lors d’un camp, ou d’un stage avec des personnes en difficultés. Ces « coups de foudre » déterminent soudain une vocation, l’orientation d’une vie professionnelle, d’une manière presque brutale, violente. Un « ça c’est passé » qui oriente mais désoriente aussi, puisqu’il va parfois remettre en question un choix d’études, un choix de vie. Cette « désorientation » ne se fait pas sans peur, sans travail, ni sans mots !

Voici les propos d’une thérapeute :

« J’ai reconnu en moi la peur de vous rencontrer, vous les enfants, ainsi que vos parents, je ne savais quoi vous dire, comment vous parler, comment vous approcher. »

Créer un lien : ce premier objectif s’annonce comme un challenge à remporter, et elles furent nombreuses à me signifier une motivation décuplée pour aider ou soigner. Puis, si elles s’animaient d’un sentiment de toute puissance, elles s’avouaient vite dépassées par l’insupportable d’une situation, d’un comportement, actif ou passif. Déconcertées elles me commentèrent cette présence de l’enfant qui leur échappe car elle advient dans un temps très court, fugitif, difficile à capturer. L’une des personnes interrogées me décrivit une enfant dont elle s’occupait, qui vivait dans son monde, très repliée sur elle-même. Pour amorcer l’ébauche d’une rencontre cette personne due travailler, se recentrer, comme si elle voulait se débarrasser de ce qui l’encombrait inconsciemment. L’enfant n’était atteignable et le lien ne pouvait se tisser que dans cet état de disponibilité. Une autre évoqua le cadre qu’elle mettait en place, comment elle sécurisait l’espace pour que l’enfant se déploie en confiance, et la frustration qu’elle a ressentie pendant plusieurs mois avant que l’enfant ne fasse un pas vers elle.

« J’essayais de ne pas dominer mais d’échanger. »

Ajuster les demandes et surtout repérer la demande de l’enfant. Pour l’une cela consistera à se mettre en retrait et à observer, pour une autre elle sera attentive au comportement de l’enfant dans des ambiances différentes, certaines repèreront les objets qu’ils choisissent, leurs préférences et l’usage qu’ils en font.

Une jeune éducatrice m’indiqua qu’elle s’emparait de toutes les demandes de l’enfant, même de celles qui se traduisaient par un comportement inapproprié, considérant qu’il est aussi une demande. Elle tentait juste d’anticiper ces comportements, précisant que la souffrance peut s’exprimer avec un langage différent du notre et ajoutant : « à chacun son langage ! »

« … J’ai l’impression que du fait du respect que je portais à son espace personnel, l’enfant a pu apprendre à me faire confiance. »

Ne pas envahir, être là, juste présent, ne pas faire, ne pas avoir, ne pas juger, valoriser la liberté d’interaction et le comportement différent. Une éducatrice expérimentée me commenta son travail insistant sur le fait qu’il faut observer, se préparer et me regardant en souriant, elle ajouta : « Mais on n’est jamais préparé à ce qui peut arriver ! »

Il s’agit de recueillir les « divins détails » qui façonnent le mode d’expression, les mots sans lettres du langage de l’enfant.

« C’était à moi d’apprendre d’elle. »

Comment tenter d’articuler un langage singulier, qui soit cohérent au regard d’un savoir théorique, qui s’accommode des impératifs magistraux de la norme et qui respecte les principes d’une autorité.

Une éducatrice estima qu’elle tenait compte des protocoles, tout en n’hésitant pas à chercher des solutions ailleurs, à agir « au feeling ». Elle aimait la créativité que les enfants lui suggéraient et elle inventait des solutions parfois un peu farfelues pour faciliter une action que l’enfant ressentait comme une agression ; comme par exemple de mettre du Nutella à la place du dentifrice sur une brosse à dent, rendant cet objet moins intrusif…

Une thérapeute en formation m’indiqua qu’elle avait acquis une expérience en dehors de tout savoir théorique et en totale liberté, lors de camps de vacances et de baby-sitting. Elle se considère libre et indépendante. Elle pense que les supports théoriques et normatifs qu’elle va acquérir ne pourront que l’aider car ils ne seront jamais sa priorité, ils viendront, si nécessaire, en complément de son expérience, de cet acquis qu’elle ne parvient pas à définir mais qui lui permet d’aller à la rencontre de l’autre.

Une thérapeute plus expérimentée considère qu’il y a une consigne protocolaire imposée qui se résume à : « l’enfant pourra, fera, devra ». Elle a choisi de privilégier la demande de l’enfant sur celle de l’institution, considérant que quelles que soient les règlementations, l’enfant crée son propre rapport aux autres et à sa propre existence. Les éducatrices m’ont confirmé à maintes reprises qu’avec chaque enfant il fallait tout réapprendre, indiquant : « ce que l’on sait, c’est qu’on ne sait pas. » et ajoutant : «  de tout façon il n’y aura jamais une méthode qui marchera pour tous ». 

« L’autre me placera cependant toujours, à nouveau, devant mes difficultés. »

Il y a une part d’insurmontable, d’irréductible que toutes les personnes que j’ai rencontrées évoquent avec humilité et responsabilité. Certaines choisissent de prendre du recul, de se mettre en retrait, de visualiser leur travail et d’y réfléchir. D’autres préfèrent se regrouper et échanger pour dire leur frustration, leur impuissance et aller piocher de nouvelles idées.

Une des jeunes stagiaires reconnut qu’il y a une intimité de l’enfant en difficulté qui touche sa propre intimité et qu’en période de crise, elle devait mettre une distance pour ne pas se laisser envahir. Elle constatait qu’elle ne pouvait être uniquement à l’écoute de l’enfant mais qu’elle devait aussi s’écouter.

Une des thérapeutes exprima ce besoin de « faire quelque chose » lorsque l’enfant n’est pas présent dans la relation, il lui faut improviser et cela l’angoisse. Mais elle s’est aperçue que si elle revient sur son exigence, si elle accepte de lâcher ce  «  quelque chose », dans cet espace qui s’ouvre, ce temps infime qui se libère, l’enfant propose sa solution.

L’absence de solution, l’échec, l’impuissance, sont des mots qui revinrent régulièrement dans le discours des éducatrices et de leurs collègues. Mais chacune a décliné un « savoir y faire » singulier avec ce « ratage qui enseigne ». Les thérapeutes renonçant à guérir mais choisissant d’accompagner et de soutenir, les éducatrices et leurs stagiaires développant une capacité à se ressourcer dans le plus petit détail d’un comportement positif de l’enfant, chaque petit pas en avant laissant sa trace dans la réciprocité du lien. Elles témoignèrent de ce pas de côté indispensable pour accepter l’enfant différent, de cette bascule du regard nécessaire pour appréhender le mal-être, la souffrance.

Dans ce temps consacré à accompagner des enfants en grandes difficultés, dans ce que ces différentes personnes ont bien voulu m’en dire, dans leurs mots, leur langage, dans ces traces reconnues et renouvelées, j’ai décelé une autre mesure de l’espace, j’ai visionné les étendues parcourues et les sillons dessinés à l’orée d’un bien-être consenti. J’ai eu cette chance unique d’entendre les déclinaisons d’un tempo différent, les nuances d’un contre temps.

Ces interviews ont favorisé l’évolution de nos relations en interrogeant nos positions. Parents, éducateurs, thérapeutes, intervenants divers, nos liens évoluent désormais dans une souplesse et une disponibilité autorisées. Ce tempo différent, ce « contre temps », déterminants d’un autre langage, nous incitent maintenant à en dire quelque chose, ailleurs.

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