L’art brut au singulier

L’art brut au singulier

Par Eugénie Bourdeau ( tribudelulu@hotmail.fr)

Texte pour le colloque Affinity Therapy de Rennes,   Mars 2015               

Nous vivons tous dans des réalités qui nous ressemblent, toutes différentes les unes des autres et même si certaines semblent plus éloignées, nous participons ensemble à raconter la même Histoire. Quand ma fille, Lucile, était à la crèche, on m’a dit qu’elle était bizarre, car elle ne jouait pas avec les autres et préférait errer dans le jardin en s’amusant avec son ombre. Je trouvais ça poétique.

Dessin de Lucile

Dessin de Lucile

A ses 3 ans, alors qu’elle avait encore des difficultés à tenir sa cuillère, elle maniait déjà le stylo avec une facilité étonnante : le dessin est vite devenu une activité quotidienne, seule capable de la captiver durant des heures.
À l’école, on m’a dit qu’elle ne savait pas dessiner, car elle omettait parfois les yeux, la bouche, un bras… À l’âge de 4 ans, Lucile m’a dit : « Le bras du pied c’est la jambe ». J’ai trouvé ça très cohérent, elle avait juste une façon différente d’exprimer les choses.

La même année elle endossait officiellement le rôle de l’autiste avec retard mental moyen. A l’annonce du diagnostic, on m’a dit qu’elle ne connaissait pas ses couleurs : elle en connaissait pourtant les nuances…

Quand une personne ne donne pas la réponse attendue, cela ne signifie pas forcément qu’elle ne la connaît pas.

Quand j’aborde avec Lucile les apprentissages sans attendre d’elle une réponse particulière (une réponse qui me ressemble) en prenant en considération ses propositions ou ce que je pourrais percevoir comme des digressions, le courant passe et elle devient disponible.

Dessin de Lucile

Dessin de Lucile

J’ai réalisé qu’elle commençait à écrire le jour où je lui ai demandé de faire la liste des courses, ma demande prenait alors sens, car elle savait que ce qu’elle noterait dans la liste serait ce soir dans le frigo. Et Lucile est très gourmande.

Pour mieux la comprendre, je me suis d’abord beaucoup informé, je suivais les conseils, je lisais des livres, mais les colères de Lucile ne cessaient pas. Je me sentais de plus en plus démunie. Jusqu’à ce que je décide de m’écouter, de me faire confiance et surtout de lui faire confiance. J’ai réalisé que je n’étais souvent pas en accord avec moi-même, j’exprimais une chose alors que j’en doutais ou que j’en ressentais une autre si bien que Lucile ne comprenait rien.

Dessin de Lucile

Dessin de Lucile

La communication ne s’arrête pas aux mots, surtout pas avec les personnes autistes. Ma fille m’a aidé à faire un travail sur moi, à mieux me connaître d’abord pour mieux la comprendre et nous respecter. Notre relation s’est alors considérablement épanouie. En apaisant mes propres peurs, j’arrivais enfin à calmer les siennes.

Et puis il y avait le dessin, ce catalyseur, cette autothérapie, mais surtout ce jeu fascinant, sans limites et sans contraintes.

Chaque semaine, Lucile consomme un à deux stylos et une ramette de 500 feuilles de papier A4. Son geste est précis, vif et une fois terminé elle n’a plus d’intérêt pour son dessin. Une seule envie cependant : en faire un autre.

Dessin de Lucile

Dessin de Lucile

C’est l’artiste la plus productive que je connaisse. Quand elle œuvre, elle est dans l’instant et le plaisir de faire. Elle se moque du jugement des autres, mais aussi de son propre regard sur ce qu’elle est en train de dessiner. Elle ne rature jamais, elle accepte juste que le trait l’emmène ailleurs et compose en fonction de ce qu’il lui raconte. A la fois totalement libre et dévouée à ce qu’elle fait.

Comme elle prêtait peu d’attention aux pictos, pendant longtemps, j’ai dessiné les situations qui semblaient difficiles à comprendre oralement. Elle m’accordait alors toute son attention dès lors que le dessin était réalisé sous ses yeux et accompagné d’explications verbales. Le résultat était à chaque coup surprenant, Lucile intégrait tout de suite mes propos comme une valeur sûre, un message clair. « Les paroles s’envolent, les écrits restent ».

Aujourd’hui je n’ai plus besoin de dessiner, mais comme nous abordons

Dessin de Lucile

Dessin de Lucile

maintenant des notions abstraites, je m’aide oralement de métaphores visuelles et d’images poétiques pour lui expliquer les choses, les émotions, et en général elle ne me repose plus la question.

Quand on me demande ce qu’est l’autisme, j’utilise cette image d’un immeuble de 10 étages en bas duquel se trouve une cour où se joue une scène de vie. Certaines personnes regardent cette scène depuis le balcon du 1er étage alors que d’autres assistent à la même scène depuis le 10ème. Tous sont témoins de la même situation : alors que certains entendent ce qui se dit, les autres peuvent juste percevoir la scène dans son ensemble et ce qui se passe aux alentours.

Dessin de Lucile

Dessin de Lucile

C’est un peu ça l’autisme, juste une question de perception, mais qui n’est malheureusement pas comprise, ou tout au moins tolérée, par la majorité des gens, car que nous n’avons pas accès… au 1er étage !

Un jour de ses 9 ans, j’ai posté un de ses dessins sur Facebook et l’engouement fut tel que j’ai continué. Un an après on nous a proposé de faire une exposition. Ce fut un succès, la presse et la télé se sont alors intéressées à Lucile et en deux ans elle a fait 25 expositions en France.

L’auteur-illustrateur Claude Ponti a également ouvert une salle spécialement dédiée à Lucile dans son musée interactif : Le Muz. Elle n’a jamais dépassé la grande section de maternelle, mais le musée national de l’éducation a exposé quelques-uns de ses dessins et projeté pendant deux mois un documentaire-portrait sur Lucile dont le titre est « Sa Normalité » que j’ai réalisée à partir d’images filmées entre ses 2 et 11 ans. Elle a participé à l’écriture d’une création théâtrale par ses dessins. Elle est l’illustratrice d’un conte sur le personnage de M (créé par Matthieu Chedid) qui adore la poésie de ses dessins.

M pour Lucile

M pour Lucile

D’habitude très opposante aux contraintes, Lucile s’investit dans ses collaborations artistiques avec une rigueur et une écoute d’une grande maturité.

Elle a un style figuratif et plutôt minimaliste. Bien que ces personnages de papier racontent des choses différentes à chacun d’entre nous, cela nous parle, parce que cela nous ressemble, mais qu’en aurait-il été si avec la même maîtrise elle s’était lancée dans de l’art abstrait ? Son talent et son intelligence aujourd’hui considérée auraient-ils été entendus ?

Les personnes que l’on dit enfermées dans leur monde s’expriment certainement elles aussi sauf qu’elles utilisent d’autres moyens que nos codes habituels ne nous autorisent pas d’entendre. Nous adoptons envers eux ce qu’on nomme trop communément « un comportement autistique », enfermés dans notre monde de normalité et nos codes sociaux.

Peut-être qu’il ne s’agit pas d’un manque de compétences les concernant, mais plutôt que leurs propres compétences sont niées parce que bien au chaud dans notre normalité, nous manquons terriblement d’humilité.

Dessin de Lucile

Dessin de Lucile

Selon moi, l’autisme est une autre façon de vivre, de se vivre, une intelligence hors norme. Les personnes autistes seraient handicapées de notre propre incapacité à les comprendre.

Qui sont les plus enfermés dans leur monde ? Qui n’aime pas que l’on bouleverse ses habitudes, ses repères ? Qui ne veut communiquer que d’une seule façon ? Qui sont les « Autistes », eux ou nous ? Selon moi le travail doit se faire dans les deux sens. Si nous n’avons pas confiance en eux alors comment osons-nous exiger qu’ils aient confiance en nous ?

On ne peut pas demander à des personnes différentes de venir en pays inconnu si nous ne sommes pas préparés à les recevoir. Je ne vais pas dans un endroit qui ne veut pas de moi, où je sais que ma présence dérange les autres et cela, je le ressens par-delà les mots. Pour eux, c’est pareil, mais leur malaise s’expriment avec force jusqu’à, parfois, l’automutilation. Les gens le leur renvoient, pas par méchanceté, mais par ignorance.

Dessin de Lucile

Dessin de Lucile

Je viens de créer une association ; « La Tribu de LuLu ». Avec elle nous continuons les expos de Lucile, la projection du film et les débats afin de sensibiliser un public, a priori pas directement concerné, à s’intéresser à l’autisme telle une singularité ayant beaucoup à exprimer et à nous apprendre sur nous-même.

La valorisation et l’estime de soi sont essentielles à l’épanouissement d’un être humain, quel qu’il soit, c’est pourquoi notre association s’est donnée pour mission de créer des ateliers d’expressions libres. Sans nous en rendre compte, nous ne les félicitons que lorsque qu’ils répondent à nos attentes, lorsqu’ils deviennent comme nous. Dans les pratiques artistiques, il est permis et conseillé de s’exprimer librement, tel qu’on est. Comme ils ont beaucoup à nous apprendre en la matière, ils se retrouvent enfin valorisés pour ce qu’ils sont et non plus seulement pour les efforts qu’ils font pour devenir comme nous.

Ce que je veux pour ma fille c’est qu’elle soit la plus heureuse possible en veillant à ne pas lui imposer ma vision des choses et en essayant de respecter sa propre perception du Bonheur.

Dessin de Lucile

Dessin de Lucile

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A propos LaMàO1

« La main à l’oreille » a été créée par des parents et amis de personnes autistes, avec pour objectif de promouvoir une approche qui prenne en compte leur subjectivité et accueille leurs inventions. Nous considérons qu’une place doit être faite, dans la Cité, au mode d’être autistique, sans se référer à une norme sociale ou comportementale. Dans l’éventail de leurs expressions, les autistes nous montrent qu’aucune personne autiste n’est pareille à une autre, comme il en est pour tout un chacun. Ils confirment ainsi que l’autisme, inséparable de la personne, ne la résume pas. Nous souhaitons en témoigner dans notre association.
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