Mon fils autiste…


Mon fils autiste

Magnifique témoignage de Françoise Rollux

(Extrait du livre : « le spectre autistique trouble-t-il la raison de ceux qui l’approchent ? »,
Ouvrage collectif sous la direction de Patrick Sadoun et Françoise Rollux, éditions Erès août 2016)

Texte d’origine sur le site RAAHP

img_3281Je suis mère de trois enfants et le petit dernier, si je puis dire, car il a tout de même 27 ans, est autiste. Il s’appelle Boris. Boris était un enfant désiré et moi, je n’étais pas dépressive. A sa naissance je l’ai allaité pendant plusieurs mois, c’était un bébé magnifique, beau, facile, très doux. Son père avait été inquiété assez tôt par certains signes mais, pour moi, jusqu’à peu près dix mois voire un an, tout allait très bien. Je l’avais tout le temps dans les bras, c’était un état d’amour et de fusion.
Ensuite mon fils a mis beaucoup de temps à se tenir assis, a été en retard pour marcher et surtout ne parlait pas, ce qui m’inquiétait. Rapidement, je suis passée de l’inquiétude au désespoir total car Boris ne dormait quasiment pas, hurlait jour et nuit, bavait, faisait des bruits bizarres, se balançait continuellement d’avant en arrière, se cognait le dos contre les murs, faisait ses besoins n’importe où et les étalait partout. J’étais désespérée, mon fils semblait terrorisé et j’étais incapable de l’apaiser.
A cette période, une chanson que j’écoutais en boucle dans ma voiture reflétait parfaitement mon état : « le monde est stone », en voici quelques phrases :
« J’ai la tête qui éclate
J’voudrais seulement dormir
M’étendre sur l’asphalte
Et me laisser mourir
Je cherche le soleil
Au milieu de ma nuit »
J’ai pensé qu’il fallait trouver de l’aide pour mon fils adoré. Pour moi, toutes ces difficultés de Boris qui chamboulaient complètement notre vie familiale venaient de lui. S’il guérissait, tout rentrerait dans l’ordre. Nous avons donc fait subir à notre fils, non sans difficulté, une batterie d’examens, caryotype, électro-encéphalogrammes, audiogrammes, prises de sang et j’en passe. Mon fils n’avait rien, rien d’organique du moins connu à ce jour.
Que faire ? Le calmer avec des médicaments, anxiolytiques, neuroleptiques, hypnotiques ? Son père et moi ne voulions pas en entendre parler. Nous voulions comprendre ce que notre fils vivait et l’aider à surmonter ce qui semblait tellement l’effrayer. Nous sommes allés voir un pédopsychiatre, psychanalyste, qui nous a conseillé délicatement. Le mot autiste n’a pas été d’emblée prononcé mais nous avions compris que Boris souffrait d’un trouble très grave, qui nécessitait une prise en charge. Ce spécialiste nous a recommandé un psychanalyste qui avait l’expérience nécessaire dans ce domaine.
Je m’en souviendrais toujours, sur la route du retour le ciel était noir, aussi plombé que mon moral et celui de mon conjoint. On n’arrivait pas à sortir un mot. Il s’est mis à pleuvoir et, dans ce lourd silence, seulement rythmé par les battements que faisait Boris en se cognant continuellement contre son siège-auto, j’ai entendu mon fils qui disait « pfttt, pftt… », et  alors je vois qu’avec son index, il imite le mouvement des essuie-glaces, pftt, pftt. Cela m’a fait un tel plaisir ! Je me suis dit : « mais il est là, il existe, il parle, il voit, il entend, il est capable d’imiter. Certes imiter un objet mais quand même ! »
Nous nous sommes organisés. Mon fils avait à peine 18 mois et a été pris en charge par un psychanalyste en séances privées.
Je tiens à préciser qu’il ne s’est pas allongé sur le divan ! J’ai lu, il y a quelques années dans un grand quotidien, une interview d’une psychologue comportementaliste, très connue dans le domaine de l’autisme, qui de surcroit enseigne à l’université. Elle disait doctement : « la psychanalyse n’est pas du tout indiquée pour les enfants autistes car ils sont mutiques, donc ils ne peuvent rien raconter et ils sont souvent très agités, donc ne peuvent pas rester allongés sur le divan ». J’ai cru que c’était une plaisanterie, mais non ce n’en était pas une. Ceci étant posé, je vous rassure, nous n’avons pas attaché mon fils sur un divan !
Boris a eu ses premières séances dans la cage de l’escalier de l’immeuble, sur le palier du cabinet du psychanalyste : il refusait d’entrer, criait, assis par terre, en se tapant violemment le dos contre le mur. Moi je faisais confiance à cet homme calme qui acceptait d’aider mon fils et en qui je portais tous mes espoirs. Je dois l’avouer, j’étais épuisée et les séances de Boris me permettaient aussi d’aller boire tranquillement un petit café (voyez à quoi servent les séances chez le psy !).
Au fil des séances, pas à pas, étonnamment mon fils a commencé à se détendre et à entrer de lui-même dans le cabinet. Quand je revenais le rechercher, je le voyais tranquille. Il ne criait plus, il rangeait soigneusement quelques objets, des jouets dans une petite valise. Un rituel s’était installé, la semaine d’après il retrouvait sa valise au même endroit, l’ouvrait et moi je m’éclipsais.
Boris a eu pendant longtemps trois séances par semaine puis, avec l’amélioration de son état, il est passé à deux séances par semaine. Le psychanalyste me semblait légèrement en retrait, observait mon fils qui, je suppose, exprimait des choses avec son corps, ses jeux, ses bruits. Il posait des mots là-dessus, lui parlait calmement, doucement, bref petit à petit il interagissait et entrait en contact avec lui.
Nous avions de temps en temps, moi et le père de Boris, des rencontres avec l’analyste. On faisait le point, il nous expliquait où en était Boris, le travail qu’il faisait avec lui. Il m’a semblé comprendre progressivement que mon fils n’avait pas de limites corporelles, qu’il ne faisait pas de différence entre l’intérieur et l’extérieur, le haut et le bas, entre lui et les objets qui l’entouraient. Le monde semblait ainsi être pour lui un véritable chaos, dans lequel il ne se sentait pas exister, un gouffre dans lequel il pouvait être aspiré à tout instant.
Ainsi, pendant des années nous avons vécu avec les fenêtres verrouillées, sinon Boris se serait jeté dans le vide. Un jour il m’a semblé entendre du bruit sur le toit de la maison. Une minute d’inattention avait suffi pour qu’il monte au grenier, arrive à ouvrir un velux, prenne une chaise et se promène à quatre pattes sur le toit. Nous vivions donc les fenêtres verrouillées mais aussi les portes fermées à clés, car sinon notre fils partait droit devant lui, l’espace n’avait aucune limite, rien ne pouvait l’arrêter. Ma voisine arriva une fois complètement affolée pour me dire qu’elle avait vu Boris sur son petit tracteur en plastique vert, pédalant allègrement sur la grande route nationale. Une nouvelle fois, il avait suffi d’une minute d’inattention.
L’analyste nous a expliqué qu’au début son travail avec Boris consistait surtout à lui assurer une fermeture, une clôture. Boris n’avait pas conscience de lui-même, de qui il était, qui était l’autre, quel était ce magma d’objets autour de lui. D’ailleurs je crois comprendre maintenant ce qui s’était passé lors de la toute première rencontre avec l’analyste, avant de commencer la thérapie : Boris était entré dans le bureau et avait découvert un taille-crayon électrique. Il avait été intrigué par l’objet et, tout naturellement, il avait mis le crayon dans le taille-crayon. Ce geste avait déclenché une véritable panique, il s’était jeté par terre, il avait hurlé, hurlé, hurlé… il semblait tordu de douleur, nous avions mis beaucoup de temps à le calmer.
Avec le recul, je pense que Boris n’ayant pas vraiment conscience de son corps, ne faisait pas la différence entre sa main et l’objet qu’il tenait. Il avait, j’imagine, senti sa main qui tenait le crayon, passer dans le taille-crayon et être débitée en copeaux. C’est ce genre de scène que nous vivions au quotidien.
Essayez de vous rappeler. Vous avez déjà observé un bébé « normal ». A un moment il regarde, étonné, ses petits poings s’agiter devant lui, en semblant se demander d’où viennent ces mains, il n’a pas encore pris conscience que c’étaient les siennes. Puis quand il se voit dans le miroir, il semble intrigué par cette personne en face de lui. Les étapes suivantes de développement se font tout naturellement chez ce bébé normal, il prend conscience d’être lui-même, d’avoir un corps qui fait un, de pouvoir agir sur son environnement. Cela paraît tellement évident pour nous tous. Et bien visiblement il y a eu là un raté chez Boris.
L’analyste a accompagné Boris durant ces années difficiles, il a aidé notre fils à se constituer comme un être à part entière, un sujet, à se construire un moi, un corps avec une enveloppe qui le protège, à ne pas se sentir envahi par l’autre, par les bruits, les odeurs qui le terrorisaient. Il l’a, en quelque sorte, aidé à naitre.
Ce fut un travail long et délicat, car donner à un enfant qui n’a pas conscience de lui-même la confiance et le courage d’exister, ne se fait pas par des injonctions, des ordres, des exercices imposés. C’est une construction qui se fait, pas à pas, l’analyste et les deux autres qui lui ont succédé pour prendre soin de Boris se sont engagés avec passion dans un travail très pointu qui demande de l’empathie, de l’humilité, de la patience.
Plus tard Boris s’est exprimé avec des dessins, des modelages et certaines séances se passaient même dans la salle de bain de l’analyste. On voit bien là tout le ridicule de ce préjugé fantasmatique sur l’obligation d’en passer par le divan du psychanalyste.
Bref, cela consistait à l’écouter, à ne pas lui imposer notre volonté mais à l’aider à devenir lui-même, à devenir moins souffrant et plus vivant.
En parallèle, bien sûr, Boris fréquentait dans la journée une institution pour enfants autistes, une sorte d’école où différentes méthodes éducatives étaient utilisées, des plus anciennes aux plus modernes. Mais dans cette institution d’orientation psychanalytique, tout le travail d’apprentissage était orienté pour entrer en lien avec Boris afin de l’aider à ne pas avoir peur de l’autre, à se sentir exister, ne pas se liquéfier, ne pas être dilué dans un monde infini, sans bord, bref se sentir une personne.
Voici encore d’autres exemples qui montrent que Boris n’avait pas conscience de son corps, d’un corps unifié avec des limites qui le séparent du monde extérieur.
Il m’arrivait de le trouver dans la nuit, très angoissé, se balançant d’avant en arrière en enfilant le plus de vêtements possible, trois, quatre, cinq, six pyjamas. Impossible de le calmer. Alors
son père le prenait dans ses bras, le serrait très fort et surtout lui parlait, lui racontait des histoires, tout doucement. De cette façon, contenu par les bras de son père et enveloppé en quelque sorte par les mots, il finissait par se détendre et s’endormait. Finalement on pratiquait sans le savoir ce fameux packing si diabolisé. Une sorte de packing paternel !
Un peu plus tard, quand nous avions voulu faire du ski, Boris hurlait chaque fois qu’on descendait du télésiège. Il me reste des souvenirs de mon fils, visage violacé poussant des cris terrifiants qui avaient quelque chose de quasi animal. Une fois, machinalement en voulant essayer de le calmer, je lui ai passé la main dans le dos. A ma surprise il s’est arrêté net, comme un appareil électrique quand on appuie sur le bouton « off ». C’était incroyable ! Au télésiège suivant, sous les yeux de ma petite famille, assez tendue je dois dire, j’ai fait immédiatement ce geste au moment de descendre et tout s’est passé tranquillement.
Cela semblerait vouloir dire que Boris se sentait collé, fusionné au télésiège et qu’au moment de descendre on l’arrachait littéralement. Ainsi, en passant ma main dans son dos, sur ses fesses, je délimitais son corps et faisais une séparation.
Bien sûr mon explication n’est peut-être pas la bonne, je ne suis sûre de rien. Toujours est-il que cela marchait !
Cette hypothèse de schéma corporel défaillant m’a aidé. Avec Boris j’ai besoin d’échafauder des raisonnements, d’explorer des pistes que je teste, que je tourne dans tous les sens, que j’abandonne parfois aussi. Dans la vie quotidienne, cette façon de faire a aidé Boris et m’a permis de tenir.
Ainsi, peu à peu la vie est devenue plus vivable. Je me suis alors octroyé une semaine de vacances avec quelques amies pour faire de la randonnée pédestre dans les Pyrénées. Là, loin de la maison, pouvant faire des nuits entières sans être dérangée et m’adonner à mon sport préféré, tout allait être fabuleux. Et bien non, insomnies, angoisses, crises de panique, j’ai cru maintes fois que j’allais mourir. Ce fut l’enfer et certainement pas drôle pour mes copines.
Je devais me rendre à l’évidence : je n’allais pas bien et tout ne se passait pas que du côté de Boris. En rentrant, ma décision était prise, je ne voulais pas prendre de médicaments, je ne voulais pas devenir alcoolique, moi qui aime le bon vin. Je voulais explorer ma vie, réfléchir, à moi, mon parcours, ma famille, ma relation de couple et comprendre ce qui nous arrivait avec Boris. Je décidais donc de faire une analyse et, comme beaucoup de névrosés classiques, je me suis effectivement allongée sur le divan.
Au début je ne parlais pas, je pleurais, je pleurais sans cesse, pendant toute la séance, rien d’autre ne pouvait sortir. J’avais tellement de peine. Puis ensuite la parole est venue. Grâce à l’écoute attentive de mon analyste j’ai pu dire, poser des mots sans retenue, sans peur d’être jugée. Mon analyste m’a aidé à faire ce travail sur moi-même, à sortir ce que je n’avais jamais dit, ce que j’avais oublié, ce que j’avais occulté ou ignoré…
L’analyste de Boris m’avait dit un jour, alors que je devais le presser de questions inquiètes : « Boris est comme un livre, vous avez le nez collé dessus, vous ne pouvez pas lire ».
Sur le moment je n’avais pas bien compris et j’étais même un peu en colère. Vu les difficultés de mon fils, il me semblait parfaitement normal que je sois préoccupée. Mais je n’avais pas l’impression d’être focalisée sur lui. D’ailleurs, je n’avais pas que Boris dans ma vie, j’avais deux autres enfants, je vivais avec leur père, mon amoureux, j’avais un travail motivant, très prenant, des amis…
Mais bizarrement cette phrase m’intriguait car ensuite, avec le vécu de l’analyse, j’ai compris que les analystes ne parlent pas pour faire du bruit. Leurs mots rares et mesurés pointent toujours quelque chose d’essentiel qu’il faut aller fouiller.
Mon analyse m’a fait percevoir que, depuis bien avant la naissance de Boris, je ne vivais pas, je me blindais en permanence contre la mort. Tout pour moi était question de vie ou de mort.
Mon histoire familiale a fait que ma vie s’est construite pour essayer de maitriser une peur immense, permanente, d’une mort imminente. J’étais finalement comme un animal aux aguets, en continuelle alerte car la mort pouvait me faucher ou faucher ceux que j’aime.
Cette angoisse, je la focalisais sur Boris, je ne le laissais pas vivre, je le phagocytais afin de le protéger au maximum, je ne lui laissais aucune place en dehors de moi. Et cela allait très loin puisqu’à un moment, notre vie était tellement dure que je me suis mise à penser que le mieux pour tous serait de le tuer et de me suicider. Avec le recul je me demande comment j’ai pu avoir une telle idée. J’étais certes très déprimée, mais ce n’est pas une explication suffisante, car, dans ce cas, je pouvais juste me supprimer et laisser vivre mon fils. Il fallait vraiment que je ne fasse aucune différence entre lui et moi pour que je m’accorde le droit de pouvoir prendre une telle décision pour lui. Qu’est ce qui me permettait de penser à sa place que sa vie ne valait pas la peine d’être vécue ? Je faisais comme si mon enfant m’appartenait. Comment ne pas penser que mon enfant a aussi un père, une soeur, un frère, une grand-mère ? Il existait aussi pour eux.
L’analyse m’a fait prendre conscience qu’il fallait que je fasse un pas de côté, que je laisse Boris exister. Cela ne va pas de soi et cela prend du temps !
Entendons-nous bien : je ne dis pas que ce lien étouffant et mortifère qui me liait à mon fils est la cause de l’autisme. Chaque famille a sa propre histoire. Mais prendre conscience, quelle que soit d’ailleurs l’origine de l’autisme, d’un détachement nécessaire avec son enfant, pour le laisser grandir, amène un apaisement. Cet espace créé entre les deux, laisse aussi de la place à un tiers. Je vois souvent dans les institutions, des mères, mais aussi des pères, qui n’arrivent pas à lâcher leur enfant, à faire confiance aux autres. Ils pensent que personne d’autre qu’eux n’est capable de prendre soin correctement de leur enfant. La nécessité de cette séparation est un sujet important, douloureux, difficile et, personnellement, sans mon analyse, je ne sais pas si j’aurais été en mesure de l’admettre.
Où en est Boris aujourd’hui ? Certes il n’est pas autonome, il vit depuis deux ans en semaine dans un foyer pour adultes, et le weekend et les vacances à la maison. Il est parti de loin : il n’avait pas simplement comme on dit aujourd’hui des troubles envahissants du développement de type autistique. Il présentait tous les traits d’un pur autiste de Kanner et je revendique son label de « vrai autiste » car il est important de savoir de quoi on parle quand tous les médias ne s’intéressent qu’aux autistes prodiges et aux méthodes miracles.
Boris a fait d’énormes progrès et il évolue continuellement. Je voudrais vous parler de ses qualités, éloignées des préjugés fréquents sur les personnes autistes.
Boris ne fugue pas. Nous pouvons vivre portes et fenêtres grandes ouvertes. Il ne se met pas en danger.
Il semble avoir beaucoup de plaisir à se regarder dans le miroir, en particulier quand il se rase, ce qu’il fait spontanément et correctement tout seul. Il formule aussi sa demande quand il veut qu’on l’accompagne chez le coiffeur et là, il a un sourire jusqu’aux oreilles quand la coiffeuse lui masse le cuir chevelu.
Il ne prend aucun médicament, son seul traitement consiste à voir sa psychanalyste deux fois par semaine.
Il est habile. Dans un foyer où il a fait un stage, on m’a dit que c’était incroyable de le voir éplucher si vite et si bien les pommes de terre. Vous aurez peut-être du mal à imaginer comme cela m’a touchée de savoir que mon fils était le meilleur éplucheur de patates de tout le Jura ! Car tous les parents, même ceux d’enfants handicapés, aiment qu’on parle des performances de leurs enfants et pas uniquement de leurs difficultés ou de leurs déficiences.
Boris a un corps harmonieux, pas du tout déformé par des crispations dues aux angoisses. Il sait très bien skier, nager, faire du vélo…, et y prend beaucoup de plaisir.
Il est curieux et toujours partant pour de nouvelles aventures. Rien n’est plus stimulant pour lui que de découvrir un nouveau lieu, de nouvelles personnes, un nouvel objet… Certes les changements sont pour lui source d’inquiétude mais aussi de découverte et de plaisir. Il suffit simplement de lui parler, de lui donner des explications.
Il est courageux, il surmonte ses difficultés, et je l’entends parfois dire tout doucement pour lui-même « n’aie pas peur, n’aie pas peur ». La première fois qu’il a pris l’avion, il était ravi mais en même temps tendu et droit comme un I sur son siège, avec un pied posé dans l’allée, prêt à bondir et prendre la fuite en cas de pépin. Et je l’entendais se dire « n’aie pas peur, n’aie pas peur ». Mais quelle joie ensuite d’avoir surmonté cette difficulté !
Il s’encourage aussi quand il va chez la dentiste où il subit tous les soins gentiment et je le répète, sans médicaments, sans anesthésie générale. Sa dentiste est charmée, me dit que c’est exceptionnel, surtout pour des soins si intrusifs. Mais tout petit il a eu affaire à la bonne personne. Elle prenait son temps, lui parlait doucement, lui expliquait ce qu’elle allait faire, lui montrait et lui faisait toucher ses instruments, lui demandait s’il avait compris, lui demandait si elle pouvait commencer. Elle lui donnait un petit miroir pour qu’il puisse suivre ses gestes. Elle avait compris toute seule que souvent les mots apaisent les maux.
Finalement je trouve que Boris a une grande capacité d’adaptation malgré son autisme.
Il est gentil. Parfois je me dis qu’il est même trop gentil, un petit peu d’agressivité me rassurerait, cela signerait qu’il est capable de s’imposer, de s’opposer. Il n’est pas violent aussi bien envers le matériel que les personnes. Le seul mouvement agressif que je lui connaisse est retourné contre lui-même : il a tendance parfois, quand le stress est important, à se mordre la base du pouce.
Je pense qu’il aurait pu devenir violent ou s’automutiler si, petit, on l’avait forcé à se plier à toutes nos demandes. Et il risquerait peut-être de devenir violent si son foyer l’écrasait sous le poids d’un idéal de normalisation, si ses éducateurs avaient des exigences trop fortes pour atteindre des objectifs qui seraient les leurs et pas les siens. C’est un adulte, handicapé certes, mais il faut veiller à ne pas lui dicter nos désirs, ni à faire des choix à sa place.
Il a de l’humour. Quel plaisir de l’entendre me dire, il y a quelque temps « Boris à la fac ! Kévin au foyer ! ». Il commence à sourire. Je lui dis « attends, est-ce que j’ai bien compris Boris ? Tu me dis que tu veux aller à la fac et envoyer ton grand frère au foyer ». Et là, il éclate de rire et me dit « Blague !!!!! ».
Donc il parle. Il n’emploie pas encore le « je » sauf parfois pour dire « j’aime ou j’aime pas ». Bien sûr ses phrases ne sont pas structurées correctement mais il a envie de communiquer et
il sait très bien se faire comprendre si on est réceptif. Il parle de ses émotions. En ce moment nous avons compris qu’il aimerait avoir une copine, il dit « Justine met la main sur le coeur de Boris, le coeur de Boris bat très fort, Boris content » et il nous demande de l’écrire cinquante fois sur une feuille de papier. Parfois c’est plus, disons sexuel, la main se déplace et quitte le coeur… Il a aussi cette façon de parler pour exprimer simplement une sensation, il peut maintenant, grâce aux mots, canaliser, filtrer ses sensations et ne plus se laisser envahir. L’autre jour il m’a dit « Boris sent le lac, le coeur de Boris bat très fort ». Il associe souvent les personnes à des odeurs, un tel sent la prune, un autre la cheminée et aussi le bonbon, la cigarette, le chewing-gum, la tarte aux pommes, le container, le café, la poubelle… Un vrai inventaire à la Boris !
Si c’est trop difficile pour lui d’exprimer ce qu’il ressent, il va trouver un moyen. Il a vécu il y a un peu plus de trois ans un drame dans son institution. La directrice s’est pendue dans son bureau. Boris l’appréciait, l’avait invitée à fêter ses 20 ans à la maison et surtout, il savait qu’elle avait un petit garçon dont il avait vu des photos. Le soir de ce drame, quand il est rentré à la maison, il n’a rien exprimé et on aurait pu se dire que tout allait bien. Il m’a dit dans un souffle : « assis, maman ». Si je n’avais pas été réceptive, j’aurais peut-être continué à vaquer à mes occupations et il n’aurait pas insisté. Je me suis assise, il a choisi un CD, parmi des centaines, a sélectionné une chanson et il me l’a fait écouter. Il s’agissait de « Veille sur moi » de Jean- Louis Aubert, que je ne connaissais pas. J’en rapporte ici quelques extraits.
La nuit s’annonce et déjà dans la pénombre je me sens las là où mon coeur n’y est pas mon âme est sombre, vieux soldat si je mène encore le combat c’est grâce à toi veille sur moi, veille sur moi ne me laisse pas m’endormir ne laisse pas le froid m’envahir sur la face nord de la vie là où la mort prend les paris je prendrais mon quart à minuit dans cette ville de pointes et de clous dans cette vie comme une corde à mon cou dans cette vie j’irais jusqu’au bout avec toi… reste avec moi veille sur moi, veille sur moi aide-moi à moins souffrir ne laisse pas le froid m’envahir m’envahir veille sur moi
Là encore la psychanalyse a aidé énormément mon fils, elle l’aide toujours, il continue aujourd’hui à aller à ses séances, qu’il réclame. La psychanalyse est un long chemin, un détour qui a permis à Boris d’oser prendre le risque d’entrer dans le monde. C’est ce dont je tiens à témoigner
Boris a encore souvent le besoin pour prendre consistance, de tapoter une surface dure pour sentir un bord. Il demander souvent « Et après ? Et après ? Et après… », afin de trouver une butée dans le temps. Il a aussi cette curieuse manie de vouloir souvent associer les objets par deux. Mais il n’est plus anéanti par mon absence. Personne ne peut survivre sans les limites de son corps. Ce doit être affolant de vivre dans un espace infini et un temps sans fin.
En ce qui me concerne, l’analyse m’a apporté une aide incommensurable et ne m’a jamais culpabilisée. Je me suis suffisamment culpabilisée toute seule et mon conjoint y a aussi grandement contribué. Mon analyse m’a au contraire déculpabilisée, m’a fait accepter les failles, les manques de toute vie, m’a aidée à me reconstruire, elle m’a permis de faire le deuil d’une certaine liberté, d’une certaine vie sociale, sans tomber dans la colère, la rancoeur ou l’abattement.
J’ai surtout envie de dire aujourd’hui qu’un enfant autiste a besoin de soins éducatifs évidemment mais pas seulement. Il a besoin aussi d’une prise en charge psychothérapeutique.
Arrêtons de vouloir à tout prix tout contrôler, formater, normaliser, restructurer, rééduquer.
Ne déshumanisons pas la prise en charge de ces personnes fragiles derrière des protocoles à outrance et des résultats obligatoires. Ne considérer chez les autistes que leurs circuits neuronaux qu’il faudrait réparer à tout prix, avec cette fameuse caisse à outils à la mode, ne conduit qu’à produire de la robotisation et de la violence, aussi bien du côté des autistes que du côté des personnes accompagnantes.
Alors soyons ouverts, réfléchissons, inventons, explorons, c’est notre mission de parents et de professionnels.
« Le jour où des personnes peu habituées à parler, seront entendues par des personnes peu habituées à écouter, de grandes choses pourront arriver ».
L’autisme, je m’en serais bien passée, mon existence en aurait été moins compliquée. La vie est parfois cruelle mais pas seulement pour les personnes autistes et leurs familles. Elle est certes cruelle, mais elle est aussi magnifique

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