Fasquelle : La résolution qui ne résoud rien

Fasquelle : La résolution qui ne résoud rien

Par Marc Langlois 


Monsieur le Député, Monsieur Fasquelle,

Le 2 décembre, l’ordinateur d’Elios est tombé en panne. Il est définitivement foutu. Son ordinateur lui sert à composer des créations graphiques d’une extra-ordinnaire puissance avec un talent tout à fait exceptionnel. Elios commence à être repéré par le milieu de l’art brut, il y a fort à parier que dans le futur il pourra être reconnu et en faire quelque chose. Elios est autiste. Son ordinateur lui sert de support, l’aide à se canaliser, l’aide à communiquer, l’aide à apprendre. Seulement, depuis le 2 décembre, Elios est prostré. Son ordinateur ne marche plus. Il répète avec toute la détresse du monde, « cassé ordinateur, cassé ordinateur ». Le problème c’est qu’un ordinateur, ca coute de l’argent. Alors nous remuons ciel et terre pour trouver de l’argent.

img_1604A l’autre bout de la France, c’est une jeune adolescente qui est chez elle. Elle a souvent des crises, parfois très violentes alors, elle se mord la main pour se calmer. Et aussi elle se tape. Elle vit seule avec sa maman qui ne travaille plus pour s’occuper d’elle. L’école est inenvisageable pour elle, c’est une trop grande souffrance. Elle attend qu’une place se libère dans un institut. Elle attend. Elle attend. Elle est autiste.

A Bordeaux, c’est un jeune garçon qui essaye autant qu’il le peut de s’intégrer dans son nouveau collège, en ULIS. Lui, il y a quelques années, ces sont les parents des autres élèves qui ont fait une pétition pour qu’il s’en aille de l’école. Son comportement n’avait pas sa place dans un lieu qui vise l’excellence, avaient-ils prétexté. Ce garçon, il est autiste aussi. Il a été envoyé en urgence dans un ITEP (Institut Thérapeutique d’Education Prioritaire), autant dire, rien à voir avec ce qui lui ferait du bien. Mais qu’importe il était urgent de protéger la société de ses angoisses.

A Bordeaux toujours, ce sont plusieurs femmes qui ont été forcées d’arrêter de travailler parce que leurs enfants ne sont admis ni à la cantine de leur école, ni à la garderie du soir. A Bordeaux, les services périscolaires de la ville ont réduit le nombre d’encadrants par dérogation au Code des Collectivités Locales. Les personnels de cantine ainsi que les garderies du soir le disent, ils ne sont pas suffisamment nombreux pour accepter les enfants en difficulté. Ils mettraient tout le groupe en danger. Ce sont des enfants par dizaine qui sont renvoyés chez eux tous les jours, dans le plus grand silence, sans que personne ne s’en inquiète.

Ailleurs encore en France, ce sont les caissiers du Carrefour Market qui appellent les services sociaux pour signaler la maltraitance d’une mère sur sa fille tous les soirs lorsqu’elle fait ses courses. Sa fille est autiste. Ce sont aussi les squares où les parents d’enfants ordinaires poussent les familles d’autistes dehors au motif que nous sommes les tuteurs de futurs délinquants. Dans les Landes, c’est encore une mère isolée avec son fils de 14 ans autiste de kanner, qui ne parle pas, en proie à des crises d’une violence inouïe mais qui n’a de place dans un institut que quelques petites heures par semaine. Qu’aurait fait de plus le père s’il n’était pas mort prématurément d’un cancer fulgurant ? C’est une fois encore une mère qui est obligé d’accepter de faire le ménage et de repasser le linge de son voisin pour quelques poignées d’euro afin de joindre les deux bouts, car elle ne peut plus travailler. C’est une tante qui nous appelle en panique parce qu’elle a découvert que sa nièce subit des châtiments corporels dans son institut mais que la Mère ne veut pas le dénoncer de peur de perdre cette place qu’elle a mis de longues années à obtenir. Je précise que dans ce cas précis, il s’agit bien d’un châtiment infligé dans le cadre d’un programme ABA intensif (les fameuses méthodes américaines super modernes). Ce sont aussi ces parents qui sont appelés à une réunion mensuelle avec les éducateurs de leurs enfants. Le samedi matin à 10h0. Réunion qui est souvent annulée au dernier moment, parce que les parents arrivent tous ivres morts. Je précise ici encore et à dessein, que l’on est bien dans le contexte d’une structure qui veille à l’application des recommandations de la HAS. C’est enfin un prof de collège qui ne s’en sort pas avec l’AVS (Auxiliaire de Vie Scolaire) d’un enfant autiste parce que cette auxiliaire est elle même en très grande difficulté. Elle a d’ailleurs été placée là par Pôle Emploi en vue de sa ré-insertion…

Monsieur le Député, toutes ces histoires sont tristement quotidiennes, tristement réelles, tristement avérées, je les ai toutes croisées une à une. Celles-ci et bien d’autres encore. Et il n’y a pas besoin de faire appel à un cabinet de lobbying pour commander des études fort couteuses et fort aléatoires. Il suffit de se rendre sur le terrain, dans le tous les jours, dans les squares, les supermarchés et la rue. Il suffit de porter attention aux silences, à cette souffrance sourde, muette. Celle qui ne viendra jamais jusqu’à vous.

Alors, les questions que je vous pose sont simples. Qu’est ce que l’interdiction de la psychanalyse changera à toutes ces situations ? Et vous, où étiez-vous pour défendre l’école inclusive lorsque Nicolas Sarkozy faisait voter une réduction catastrophique des personnels des écoles impliquant un retrait d’urgence de nos enfants pour défaut d’encadrement ? Que ferez-vous lorsque François Fillon mettra en place son plan visant à faciliter l’expulsion des éléments perturbateurs des écoles ? Encore une fois, en quoi l’interdiction de la psychanalyse changera-t-elle le quotidien de toutes ces familles ?

En revanche, plutôt que de financer de mauvais combats, pourrait-on utiliser l’argent qui sert à dénoncer la psychanalyse pour payer un nouvel ordinateur à Elios ? Offrir une place de garderie à Jason ? Financer une place en institut à Arthur ? Offrir un accompagnement spécifique au numérique à Edgar pour lui éviter de finir invariablement, comme tous, dans les espaces verts ?

Monsieur Le Député, nous avons tous besoin d’apaisement. Tous. L’interdiction d’une approche quelle qu’elle soit n’apportera pas de solution concrète. Elle ne fera que réveiller les guerres de méthodes dont nous, familles, sommes tous les otages et croyez-moi, nous n’avons pas besoin de ça. Alors, laissons là les mauvais débats, laissez-nous faire avec nos enfants, laissez-nous libres et arrêtons de faire croire que l’éducation est une science exacte, unique et uniforme. Ce qui est bénéfique à un enfant, peut être une torture pour un autre. Si vous avez eu plusieurs enfants, vous savez combien le bon sens parental suffit le plus souvent sans avoir à convoquer une armada de scientifiques pour nous pondre des injonctions de faire ou de ne pas faire.

Je termine par deux petites remarques quant à votre texte de résolution. D’une part, il ne peut y avoir 800 000 naissances d’enfants autistes par an en France comme indiqué dans votre texte. 800 000 c’est le nombre de naissances annuel dans notre pays.

D’autre part, je vous rappelle que c’est bien la psychiatrie qui est remboursée par la sécurité sociale. La psychanalyse elle, ne l’a jamais été. C’est aussi au regard de cette dernière remarque qu’il faut comprendre la portée de l’interdiction que vous demandez.

 Et il va sans dire que je vous désobéirai.

Bien cordialement.

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A propos LaMàO1

« La main à l’oreille » a été créée par des parents et amis de personnes autistes, avec pour objectif de promouvoir une approche qui prenne en compte leur subjectivité et accueille leurs inventions. Nous considérons qu’une place doit être faite, dans la Cité, au mode d’être autistique, sans se référer à une norme sociale ou comportementale. Dans l’éventail de leurs expressions, les autistes nous montrent qu’aucune personne autiste n’est pareille à une autre, comme il en est pour tout un chacun. Ils confirment ainsi que l’autisme, inséparable de la personne, ne la résume pas. Nous souhaitons en témoigner dans notre association.
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